Le confiage d’enfants au Mali : ce que révèlent 8 années de recherche de terrain

par | Juil 1, 2026 | Chroniques de terrain | 0 commentaires

Dans les rues de Bamako, à la sortie des marchés de Tombouctou ou sous l’arbre à palabres de Ségou, une réalité traverse silencieusement la société malienne depuis des générations : le confiage d’enfants. Cette pratique, profondément ancrée dans les systèmes familiaux ouest-africains, reste pourtant l’un des phénomènes les moins documentés par les institutions chargées de la protection de l’enfance.

C’est ce constat qui a guidé huit années de recherche ethnographique de terrain, menées entre le Mali et plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, et qui fondent aujourd’hui la mission du Réseau EnfanceAfrique.org.

Une pratique culturelle entre solidarité et vulnérabilité

Le confiage d’enfants n’est pas, en soi, une pratique problématique. Depuis des siècles, il organise la solidarité familiale élargie : un enfant confié à un oncle, une tante ou un parent éloigné peut bénéficier d’un accès à l’éducation, d’un apprentissage professionnel, ou simplement d’un soutien que sa famille d’origine ne pouvait lui offrir. Dans de nombreux cas documentés sur le terrain, à Ségou comme à Tombouctou, le confiage reste un mécanisme de protection et de redistribution des ressources entre familles.

Mais cette même pratique, lorsqu’elle se déploie hors de tout cadre protecteur, peut aussi devenir le point de bascule vers des situations de grande vulnérabilité. Nos enquêtes de terrain ont permis de documenter des trajectoires d’enfants confiés sans aucune garantie de scolarisation, de rémunération ou de protection — des filles aides ménagères privées d’école dès leur plus jeune âge, des garçons confiés à des maîtres coraniques se retrouvant en situation de mendicité dans les rues de Bamako, ou encore des enfants déplacés par les crises sécuritaires du Nord, confiés dans l’urgence sans aucun filet de sécurité institutionnel.

Un angle mort des politiques de protection de l’enfance

Ce qui frappe, après huit années d’observation participante, d’entretiens approfondis et de recueil de récits de vie, c’est l’absence quasi totale d’étude systématique sur ce phénomène par les acteurs institutionnels — qu’il s’agisse de l’État, des organisations non gouvernementales ou des agences internationales. Le confiage est souvent mentionné en passant, comme une variable parmi d’autres dans l’analyse des enfants de la rue ou du travail des enfants, mais rarement étudié pour lui-même, dans sa complexité culturelle et sociale.

Cette lacune a une conséquence concrète : les programmes de protection de l’enfance, conçus sans une compréhension fine des logiques du confiage, peinent à proposer des réponses adaptées aux réalités locales. Une approche uniquement juridique ou strictement humanitaire, qui ignorerait les dynamiques culturelles à l’œuvre, risque soit de rester sans effet, soit de fragiliser des mécanismes de solidarité qui, bien encadrés, protègent réellement les enfants.

Vers une approche fondée sur la connaissance du terrain

C’est précisément cet espace que le Réseau EnfanceAfrique.org entend occuper. Notre conviction, fondée sur huit années de travail scientifique rigoureux, est que la connaissance approfondie des réalités culturelles constitue le premier outil du changement social au service de l’enfance. Comprendre pourquoi une famille confie un enfant, dans quelles conditions, avec quelles attentes de part et d’autre, permet de construire des réponses qui ne s’opposent pas aux pratiques locales mais qui les transforment de l’intérieur — en s’appuyant notamment sur les Autorités et Légitimités Traditionnelles, premiers témoins et souvent premiers réguladeurs de ces situations.

Le Réseau poursuit aujourd’hui ce travail de documentation, en intégrant désormais une dimension nutritionnelle essentielle : de nombreux enfants confiés dans des conditions précaires présentent des signes de vulnérabilité alimentaire qui restent, eux aussi, largement invisibles dans les statistiques officielles.

Documenter pour mieux protéger

Ce travail de recherche n’a de sens que s’il débouche sur l’action. C’est pourquoi le Réseau EnfanceAfrique.org accompagne aujourd’hui les organisations, institutions et collectivités qui souhaitent mieux comprendre ces réalités pour mieux y répondre — par l’évaluation de programmes, la formation des acteurs de terrain, ou l’appui à l’élaboration de politiques publiques véritablement ancrées dans les pratiques culturelles ouest-africaines.

Pour échanger sur ces travaux ou explorer une collaboration, contactez-nous à contact@enfanceafrique.org.

Enfants talibés en situation de mendicité dans la circulation de Bamako. Exposés aux dangers de la rue, privés de scolarisation, ces enfants illustrent la frontière fragile entre transmission religieuse traditionnelle et exploitation — une vulnérabilité encore largement absente des politiques de protection de l’enfance.