Le confiage d’enfants en Afrique de l’Ouest : une pratique traditionnelle à l’épreuve de la modernité

par | Août 1, 2026 | Chroniques de terrain | 0 commentaires

Il y a huit ans, j’ai commencé à passer mes journées — et bien souvent mes nuits, en maraude — dans les rues de Bamako, à observer, à écouter, à essayer de comprendre. C’est précisément ce travail nocturne qui m’a permis de distinguer les différentes catégories d’enfants qui peuplent la rue : ceux qui y passent la journée avant de rentrer chez eux, et ceux qui n’y retournent jamais. Pas en tant qu’humanitaire venu porter secours, mais en tant qu’ethnologue venu apprendre. Cette enquête est devenue ma thèse de doctorat. Elle est aujourd’hui devenue un réseau.

Les sociétés ouest-africaines traversent une mutation profonde et accélérée. Urbanisation rapide, monétarisation des rapports sociaux, individualisme économique croissant : ces transformations bouleversent, en l’espace de quelques décennies, des équilibres coutumiers qui structuraient la vie communautaire depuis des générations.

Le confiage traditionnel d’enfants — cette pratique ancestrale de circulation des enfants entre membres de la parenté, à des fins d’éducation et de solidarité familiale — illustre avec une acuité particulière cette transformation. Ce n’est pourtant qu’une des nombreuses manifestations d’un phénomène plus vaste : celui de mécanismes coutumiers de régulation sociale mis à l’épreuve par un monde qui change plus vite qu’eux.

Deux résultats de mes enquêtes de terrain m’ont particulièrement marqué.

D’abord, une réalité plus nuancée que je ne l’avais d’abord formulée. Les filles investissent elles aussi l’espace public en journée — vente de rafraîchissements, de fruits, de petite restauration ambulante — mais elles en disparaissent à la tombée de la nuit, laissant alors la rue aux seuls garçons. Et parmi ces garçons, tous ne partagent pas le même sort : certains rentrent chez eux le soir venu, d’autres restent, vivent et dorment dans la rue. Ce sont précisément ces derniers qui constituent, pour la plupart, les véritables enfants de la rue — souvent issus d’une situation de confiage traditionnel détournée de son sens protecteur initial : le talibé confié à un maître coranique, ou l’enfant placé dans une famille qui l’exploite aux travaux domestiques jusqu’à la fugue, en réaction à la maltraitance subie.

Ensuite, un second résultat qui nuance une idée reçue tenace : celle d’une dégradation qui surviendrait progressivement, après coup, à la faveur d’un choc précis — un décès, un remariage, une difficulté économique dans le foyer d’accueil. Ces moments de bascule existent bel et bien, et mes enquêtes permettent de les isoler avec précision. Mais dans bien des cas, la dégradation ne survient pas après le confiage : elle est présente dans le confiage lui-même, dès l’arrivée de l’enfant. Une tradition pensée pour répondre à une logique de solidarité familiale se retrouve aujourd’hui, dans le contexte des grandes villes africaines, mobilisée selon des logiques de convenance qui ne correspondent plus toujours aux attentes ni aux besoins réels de l’enfant confié — ni parfois à ceux de la famille qui le reçoit. L’enfant peut alors subir les conséquences de cet écart dès son arrivée, sans qu’aucun événement déclencheur ultérieur ne soit nécessaire.

C’est cette double lecture — les moments de bascule identifiables, et la dégradation parfois déjà à l’œuvre dans le confiage lui-même — qui a donné naissance au Réseau EnfanceAfrique.org : la certitude que la recherche scientifique la plus rigoureuse peut, et doit, se traduire en leviers d’action concrets pour les communautés qu’elle étudie.

Le Réseau ne s’arrête d’ailleurs plus au seul confiage. Les mêmes mécanismes traditionnels qui régulent les tensions familiales autour d’un enfant confié permettent, une fois mobilisés, d’apaiser un conflit foncier ou une tension intercommunautaire. C’est tout l’enjeu de la médiation traditionnelle que nous développons aujourd’hui à travers le Réseau, en partenariat avec les Autorités et Légitimités Traditionnelles de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.

Comprendre une société avant de vouloir la transformer : c’est une évidence trop souvent oubliée dans les politiques de développement. C’est pourtant la seule voie vers des solutions qui durent.

En savoir plus sur nos travaux : enfanceafrique.org

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